Aller au contenu principal
Legare

Donner de son vivant : combien garder pour soi ?

Il n'existe aucun seuil légal fixant le montant à conserver après une donation. La loi impose uniquement le respect de la réserve héréditaire. En pratique, les notaires recommandent de garder un capital de précaution couvrant 8 à 10 ans de dépendance potentielle, soit 150 000 à 250 000 EUR selon votre lieu de vie, car la donation est irrévocable (art. 894 du Code civil) : une fois le bien transmis, vous ne pouvez plus le récupérer, même en cas de difficultés financières.
Mis à jour le 31 mars 2026 - 6 min de lecture

Aucune règle légale, mais une réalité implacable

Contrairement à une idée répandue, le Code civil ne fixe aucun seuil minimum de patrimoine à conserver après une donation. La seule limite légale concerne la réserve héréditaire : vous ne pouvez pas donner au-delà de la quotité disponible sans léser vos héritiers réservataires. Mais rien ne vous empêche, juridiquement, de donner tout votre patrimoine disponible et de ne garder que votre retraite mensuelle.

Le problème est ailleurs. L'article 894 du Code civil définit la donation comme un acte par lequel le donateur se dessaisit actuellement et irrévocablement de la chose donnée. Autrement dit : une fois la donation signée, c'est terminé. Vous ne pouvez pas revenir en arrière, même si votre situation financière se dégrade, même si vous avez besoin d'argent pour financer votre dépendance, même si vous regrettez.

Les seuls cas de révocation prévus par la loi sont extrêmement limités : inexécution des conditions (charges imposées au donataire), ingratitude caractérisée (violences, injures graves), ou survenance d'enfants chez un donateur qui n'en avait pas. La difficulté financière du donateur n'en fait pas partie.

Le vrai risque : la dépendance et son coût

Le reste à charge moyen en EHPAD s'élève à environ 1 800 EUR par mois en 2026, après déduction des aides. En Île-de-France, ce chiffre grimpe facilement à 2 500 EUR, voire davantage dans le privé commercial. Un séjour de cinq ans - durée fréquente pour les pathologies neurodégénératives - représente donc entre 108 000 et 150 000 EUR de reste à charge.

À domicile, la dépendance coûte moins cher en apparence, mais les frais s'accumulent : auxiliaire de vie, adaptation du logement, matériel médical, portage des repas. Le coût mensuel d'un maintien à domicile avec aide quotidienne atteint couramment 1 200 à 1 500 EUR après APA.

Or, personne ne sait à 65 ans s'il sera dépendant à 80 ans, ni pendant combien de temps. Cette incertitude radicale est la raison pour laquelle la prudence doit guider toute stratégie de donation.

La règle de prudence des notaires : 8 à 10 ans de réserve

En l'absence de seuil légal, les notaires et gestionnaires de patrimoine appliquent une règle empirique : conserver un capital de précaution couvrant 8 à 10 ans de dépendance. Le calcul varie selon le lieu de vie et le niveau de confort souhaité :

  • Province, EHPAD public : 1 500 EUR/mois x 120 mois = 180 000 EUR
  • Grande ville, EHPAD associatif : 2 000 EUR/mois x 120 mois = 240 000 EUR
  • Île-de-France, EHPAD privé : 2 800 EUR/mois x 120 mois = 336 000 EUR

Ce capital doit rester liquide et disponible : assurance vie (fonds euros), livrets, comptes à terme. Un patrimoine immobilier sans liquidités ne protège pas contre la dépendance, sauf à vendre dans l'urgence, souvent à perte.

Cas concret : Christine, 62 ans, patrimoine de 600 000 EUR

Christine possède un appartement estimé à 350 000 EUR, 200 000 EUR en assurance vie et 50 000 EUR sur des livrets. Elle souhaite donner le maximum à ses deux enfants adultes.

Le calcul avant de donner

Capital de précaution nécessaire (grande ville, 10 ans) : 240 000 EUR. Patrimoine total : 600 000 EUR. Montant disponible pour une donation : 360 000 EUR, soit 180 000 EUR par enfant.

La stratégie retenue

Christine opte pour une donation en démembrement de la nue-propriété de son appartement. À 62 ans, la nue-propriété représente 60 % de la valeur du bien selon le barème de l'article 669 I du CGI, soit une base taxable de 210 000 EUR (105 000 EUR par enfant). Chaque enfant bénéficie de l'abattement de 100 000 EUR (art. 779 CGI) : les droits sont minimes.

Résultat : Christine transmet 350 000 EUR de valeur future tout en conservant l'usage de son appartement (usufruit) et ses 250 000 EUR de liquidités comme capital de précaution. Si elle devient dépendante, ses liquidités financent 10 ans de prise en charge sans entamer le patrimoine transmis.

Vous pouvez simuler votre propre situation pour chiffrer précisément ce que vous pouvez transmettre en conservant un capital de sécurité adapté.

ASH : quand le département récupère sur les donations

L'allocation personnalisée d'autonomie (APA) n'est pas récupérable : ni sur la succession, ni sur les donations. C'est une aide universelle.

En revanche, l'aide sociale à l'hébergement (ASH) est soumise à un régime très différent. L'article L132-8 du Code de l'action sociale et des familles permet au conseil départemental d'exercer un recours contre le donataire lorsque la donation a été consentie dans les 10 ans précédant la demande d'ASH ou postérieurement à celle-ci. Ce recours s'exerce dès le premier euro, sans seuil de franchise.

Concrètement : si Christine donne 200 000 EUR à ses enfants aujourd'hui et demande l'ASH dans 8 ans, le département pourra réclamer aux enfants le remboursement des sommes versées au titre de l'ASH, dans la limite de 200 000 EUR. Si elle attend 11 ans, aucune récupération n'est possible sur cette donation.

Ce délai de 10 ans est un argument supplémentaire pour donner tôt, mais aussi pour garder assez : ne pas avoir besoin de l'ASH, c'est protéger à la fois votre autonomie financière et la donation de vos enfants.

Cinq règles de prudence avant de donner

  • Chiffrez votre train de vie réel : retraite mensuelle, charges fixes, loisirs, santé. Pas ce que vous dépensez aujourd'hui, mais ce que vous dépenserez à 80 ans avec des frais médicaux croissants.
  • Provisionnez la dépendance : conservez au minimum 150 000 EUR de liquidités (200 000 EUR en zone urbaine). Ce capital n'est pas "perdu" pour vos héritiers, il leur reviendra à votre décès si vous n'en avez pas eu besoin.
  • Privilégiez le démembrement : la donation de la nue-propriété vous permet de transmettre sans vous démunir de l'usage du bien. C'est la stratégie la plus sûre pour un donateur prudent.
  • Respectez le délai de 10 ans avant l'ASH : si vous êtes dans une tranche d'âge où la dépendance est probable à moyen terme, intégrez ce délai dans votre calendrier de donation.
  • Simulez avant de signer : un simulateur de donation permet de mesurer l'impact fiscal exact et d'ajuster le montant donné au capital de précaution nécessaire.

Ce que dit (et ne dit pas) la loi

La loi protège les héritiers réservataires mais ne protège pas le donateur contre lui-même. L'irrévocabilité de la donation (art. 894 CC) est un principe cardinal du droit civil français. Les tribunaux refusent systématiquement de revenir sur une donation au motif que le donateur manque de ressources, sauf fraude caractérisée.

C'est pourquoi la question "combien garder ?" n'a pas de réponse juridique mais une réponse patrimoniale : gardez assez pour ne jamais dépendre de quiconque, y compris de vos propres enfants. Votre notaire peut vous aider à calibrer précisément ce montant en fonction de votre situation familiale, géographique et de santé.

Pour une vision complète des mécanismes de donation entre vifs, consultez notre guide. Et pour anticiper les droits que paieront vos héritiers si vous ne donnez pas, utilisez le simulateur de succession.

Donation et ASH : le délai de 10 ans

Le conseil départemental peut récupérer l'aide sociale à l'hébergement (ASH) auprès du donataire si la donation date de moins de 10 ans avant la demande d'aide (art. L132-8 CASF). Ce recours s'exerce dès le premier euro, sans seuil de franchise. Donner tôt protège à la fois le donateur et le donataire.

Combien pouvez-vous donner sans vous mettre en danger ?

Résultat immédiat, gratuit, sans inscription.

Questions fréquentes

Sources juridiquesCode civilCode général des impôtsBOFiP